Un dimanche, au téléphone avec votre mère restée à Cotonou. Vous tendez le téléphone à votre fils de 9 ans. Il dit "bonjour mamie", puis plus rien. Un silence gêné. Il vous rend le téléphone au bout de 40 secondes.
Votre mère rit, mais vous entendez bien ce qu'elle ne dit pas.
Si cette scène vous parle, cet article est pour vous.
Vous n'êtes pas un mauvais parent. Vous travaillez, vous courez, vous gérez l'école, les factures, les rendez-vous. Et pendant ce temps, la culture du pays d'accueil entre dans la tête de vos enfants par tous les côtés : l'école, les copains, la télé, YouTube. La culture de chez vous, elle, n'a qu'une seule porte d'entrée : vous.
La bonne nouvelle, c'est qu'il n'est jamais trop tard. Et que ça ne demande pas des heures. Voici 9 façons concrètes de transmettre ses racines à un enfant né loin du pays.
D'abord, pourquoi c'est si important
On pourrait se dire : "Il est né ici, il est d'ici, ce n'est pas grave."
Mais les psychologues qui travaillent avec les enfants issus de l'immigration observent souvent la même chose : un enfant qui ne sait pas d'où il vient finit un jour par se poser la question. En général à l'adolescence. En général au pire moment.
À 14 ans, on lui demandera : "Tu viens d'où, toi ?" S'il ne sait pas quoi répondre, s'il a honte, ou s'il ne connaît de l'Afrique que les images de misère vues au journal télévisé, il va se construire sur un vide.
À l'inverse, un enfant qui connaît son histoire a quelque chose de précieux : une colonne vertébrale.
Il sait qu'il vient d'un peuple qui a bâti des royaumes, créé des langues, inventé des arts, résisté, survécu. Il ne subit pas son identité. Il la porte.
Transmettre ses racines, ce n'est donc pas du folklore. C'est lui donner de la solidité pour toute sa vie.
1. Parlez-lui dans votre langue, même un peu
C'est le conseil le plus simple et le plus négligé.
Beaucoup de parents de la diaspora ont arrêté de parler fon, yoruba, baoulé, éwé ou lingala à leurs enfants. Par fatigue, par peur que l'enfant "mélange", ou parce que l'autre parent ne parle pas la même langue.
Pourtant, la recherche sur le bilinguisme est claire : un enfant peut apprendre plusieurs langues en même temps sans être perturbé. Au contraire, cela muscle son cerveau.
Vous n'avez pas besoin de tout faire dans votre langue. Commencez petit :
- Les salutations du matin et du soir
- Les mots de la cuisine et du repas
- Les phrases d'affection ("je t'aime", "tu es beau", "bravo")
- Les petites phrases de discipline (les enfants les retiennent très vite)
Vingt mots par mois, c'est deux cent quarante mots par an. C'est largement assez pour qu'il puisse faire rire sa grand-mère au téléphone.
2. Racontez les histoires de la famille
Vos enfants connaissent peut-être l'histoire de Harry Potter par cœur. Connaissent-ils celle de leur arrière-grand-père ?
Chaque famille africaine a des histoires : celui qui a quitté le village à pied, celle qui a monté son commerce au marché Dantokpa, l'oncle qui a été le premier de la famille à aller à l'université.
Ces histoires sont de l'or. Elles disent à l'enfant : "Tu viens de quelque part. Des gens se sont battus pour que tu sois là."
Astuce concrète : au moment du coucher, remplacez une histoire du livre par une histoire de la famille. Une par semaine suffit.
Et si vous ne les connaissez pas vous-même ? C'est le moment d'appeler vos parents et de leur demander. Vous serez surpris de ce que vous allez découvrir.
3. Cuisinez les plats du pays avec lui
La culture passe aussi par le ventre.
Un enfant qui a aidé à préparer l'amiwo, la sauce feuille, le garba, le foutou ou le ndolé retiendra bien mieux d'où vient ce plat qu'un enfant à qui on l'a simplement servi.
Faites-le participer :
- Il lave les feuilles
- Il pèse la farine
- Il goûte la sauce
- Vous lui racontez qui vous préparait ce plat quand vous étiez petit
Le week-end, instaurez "le repas du pays". Un seul repas par semaine, préparé ensemble. Musique du pays en fond, bien sûr.
4. Mettez de la musique africaine à la maison
Voici une vérité simple : ce qu'un enfant entend en boucle à la maison devient une partie de lui.
Angélique Kidjo, Gnonnas Pedro, Zeynab, Fally Ipupa, Magic System, Youssou N'Dour, Salif Keita, Burna Boy, Wizkid, Tiwa Savage, Asa.
Pour l'enfant, c'est de la musique. Pour vous, c'est un cours d'histoire déguisé.
Profitez des trajets en voiture pour lui dire : "Tu sais, cette chanteuse vient de Ouidah" ou "Ce chanteur chante en wolof, la langue du Sénégal".
5. Montrez-lui une Afrique qui gagne
C'est peut-être le point le plus important.
À l'école et à la télé, votre enfant va surtout entendre parler de l'Afrique pour ses guerres, sa pauvreté, ses épidémies. Si c'est la seule image qu'il reçoit, comment voulez-vous qu'il soit fier ?
Votre rôle est de rééquilibrer :
- Parlez-lui des grands empires : le Mali, le Songhaï, le Ghana,
le royaume du Dahomey.
- Parlez-lui de Mansa Moussa, souvent présenté comme l'homme le plus
riche de l'histoire.
- Parlez-lui des Agojié, ces femmes soldates du Dahomey qui ont
inspiré le film The Woman King.
- Montrez-lui les villes africaines modernes : les tours de Lagos,
les rues de Kigali, le port de Cotonou.
- Parlez-lui des Africains qui brillent aujourd'hui : sportifs,
scientifiques, entrepreneurs, artistes.
Un enfant qui voit une Afrique qui gagne a envie d'en faire partie.
6. Faites de la culture un jeu, pas une leçon
Il y a une erreur que font beaucoup de parents motivés : ils transforment la culture africaine en devoir.
"Assieds-toi, je vais t'expliquer l'histoire du Bénin."
Résultat : l'enfant soupire, regarde le plafond, et associe l'Afrique à une corvée. C'est l'inverse de ce que vous voulez.
Les enfants apprennent quand ils s'amusent. Et ils s'amusent surtout quand il y a un défi.
Quelques idées :
- Un quiz au repas : "Quelle est la capitale du Sénégal ?" Celui qui
trouve gagne le dessert.
- Une carte de l'Afrique sur le mur de sa chambre. Chaque fois qu'il
apprend un pays, il colle une gommette.
- Un défi famille : qui connaît le plus de capitales africaines ?
C'est d'ailleurs l'idée derrière Gamafrica Afrique, le jeu de 150 quiz de Glim (vous le voyez à droite de cette page) : transformer l'histoire, la géographie et la culture du continent en duel familial. L'enfant ne révise pas. Il essaie de battre son père. Et il apprend au passage.
7. Préparez le voyage au pays bien avant de partir
Le voyage au pays est un moment énorme pour un enfant de la diaspora. Il peut devenir un souvenir fondateur... ou un choc difficile.
Tout se joue dans la préparation.
Quelques semaines avant le départ :
- Montrez-lui des photos de la famille qu'il va rencontrer
- Apprenez-lui dix phrases essentielles dans la langue
- Regardez ensemble des vidéos de la ville où vous allez
- Racontez-lui ce qu'il va manger, voir, entendre
- Expliquez-lui les codes : saluer les aînés, les règles de politesse
Un enfant préparé arrive en disant "je connais". Un enfant non préparé arrive en disant "c'est bizarre".
8. Entourez-le d'autres enfants de la diaspora
Un enfant se sent seul quand il est le seul à vivre quelque chose.
S'il est le seul de sa classe à manger de l'attiéké, à avoir une grand-mère qui ne parle pas français, à porter du wax le dimanche, il peut avoir envie de cacher tout ça.
Mais s'il a des amis qui vivent la même chose, tout change. Ça devient normal. Et même cool.
Où les trouver :
- Associations de ressortissants béninois, ivoiriens, togolais
- Églises et mosquées de la communauté
- Fêtes culturelles, festivals afro
- Groupes Facebook de parents de la diaspora
9. Soyez fier vous-même, devant lui
Le dernier conseil est le plus puissant, et il ne coûte rien.
Les enfants ne font pas ce qu'on leur dit. Ils font ce qu'ils voient.
Si vous parlez de votre pays avec amertume, avec nostalgie triste, ou si vous changez de sujet quand on vous demande d'où vous venez, votre enfant le sentira.
Si au contraire vous parlez du pays avec fierté, avec humour, avec tendresse, il comprendra que c'est une richesse.
Portez vos tenues du pays sans complexe. Parlez votre langue au téléphone en public. Dites "chez nous, au Bénin" avec le sourire.
Votre fierté devient la sienne.
Les erreurs à éviter
Pour finir, voici ce qui fait fuir les enfants de la diaspora :
- Les comparer sans cesse : "Au pays, les enfants de ton âge
savent faire ça, eux."
- Se moquer de leur accent quand ils essaient de parler la langue
- Transformer chaque conversation en leçon d'histoire
- Leur faire honte de leur culture du pays d'accueil (elle fait
aussi partie d'eux)
- Attendre qu'ils soient ados pour commencer
L'objectif n'est pas de faire d'eux des Africains "purs". C'est de leur donner la liberté d'être les deux, et d'en être fiers.
Un petit plan pour commencer dès cette semaine
Vous vous sentez un peu débordé ? C'est normal. Voici un plan simple en quatre semaines.
Semaine 1
- Choisissez 5 mots de votre langue et utilisez-les chaque jour
- Mettez une playlist du pays pendant le repas
Semaine 2
- Racontez une histoire de la famille au coucher
- Appelez la grand-mère en vidéo, et préparez une phrase avec l'enfant
Semaine 3
- Cuisinez un plat du pays ensemble
- Accrochez une carte de l'Afrique dans sa chambre
Semaine 4
- Organisez un quiz famille sur l'Afrique
- Parlez-lui d'un héros ou d'une héroïne africaine
Après un mois, vous verrez déjà la différence. Pas parce que votre enfant sera devenu expert. Mais parce qu'il posera des questions. Et un enfant qui pose des questions est un enfant qui a envie de savoir.
Ce qu'il faut retenir
- Un enfant né loin du pays peut tout à fait être fier de ses racines
- La transmission passe par la langue, les histoires, la cuisine,
la musique, le jeu et votre propre fierté
- Mieux vaut un peu chaque semaine que beaucoup une fois par an
- Le jeu marche mieux que la leçon
- Il n'est jamais trop tard pour commencer
Un proverbe africain dit : "Celui qui ne sait pas d'où il vient ne peut pas savoir où il va."
Vos enfants ont le droit de savoir d'où ils viennent. Et vous êtes la personne la mieux placée pour le leur montrer.
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