On dit souvent qu'en Afrique, un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. Cette phrase, associée à l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, a traversé les générations parce qu'elle touche une vérité simple : les anciens portent des histoires qui ne sont écrites nulle part.
Comment grand-mère a-t-elle rencontré grand-père ? Pourquoi la famille a-t-elle quitté le village ? Quelle était la recette secrète de l'arrière-grand-tante ? Quelle chanson chantait-on les soirs de pleine lune ? Si personne ne pose ces questions, les réponses peuvent disparaître.
Les fêtes de fin d'année sont un moment idéal pour recueillir ces histoires. La famille est réunie, on a un peu plus de temps, l'ambiance est propice aux souvenirs. Il suffit souvent d'une bonne question pour ouvrir un trésor.
La réponse rapide
Pour recueillir les histoires des anciens de la famille :
- choisir un moment calme et demander leur accord ;
- préparer quelques questions, sans vouloir tout faire en une fois ;
- commencer par des questions simples et joyeuses (enfance, jeux, école) ;
- écouter plus que parler, et relancer avec « Et ensuite ? » ;
- garder une trace (cahier, enregistrement audio, vidéo), avec leur permission ;
- impliquer les enfants, qui peuvent poser les questions ;
- respecter les silences et les sujets douloureux.
Plus bas, vous trouverez une liste de questions classées par thème.
Pourquoi ces histoires comptent
Pour les enfants
Connaître l'histoire de sa famille aide un enfant à savoir d'où il vient. Des chercheurs de l'université Emory, aux États-Unis, ont observé que les enfants et adolescents qui connaissent davantage l'histoire de leur famille ont tendance à avoir une meilleure estime d'eux-mêmes. Ils ont aussi remarqué l'intérêt des récits qui racontent des difficultés traversées puis surmontées : ils montrent à l'enfant que sa famille a su faire face.
Ces résultats sont des associations observées, pas des garanties. Mais ils confirment ce que beaucoup de familles savent déjà : les histoires familiales donnent des racines.
Pour les anciens
Être écouté fait du bien. Raconter sa vie, c'est se sentir important, utile, reconnu. Beaucoup de grands-parents sont heureux qu'on s'intéresse à ce qu'ils ont vécu.
Pour la famille
Ces histoires deviennent un patrimoine commun. Elles se racontent aux fêtes, se transmettent aux enfants des enfants, relient les branches de la famille dispersées entre Cotonou, Parakou, Abidjan, Paris ou ailleurs.
Avant de commencer : quelques conseils
Demander l'accord
Tout le monde n'a pas envie de raconter sa vie, ou pas tout de suite. On peut simplement proposer : « Grand-mère, j'aimerais que tu me racontes comment c'était quand tu étais petite. Tu veux bien ? »
Si on veut enregistrer ou filmer, il faut toujours demander la permission, et expliquer ce qu'on fera de l'enregistrement (le garder dans la famille, le partager avec les cousins, etc.). Si l'enregistrement doit un jour être partagé plus largement, par exemple sur les réseaux, il faut redemander l'accord.
Choisir le bon moment
Un moment calme, sans bruit, où l'ancien n'est pas fatigué : après le repas, en fin d'après-midi à l'ombre, pendant qu'on écosse des haricots ensemble. Mieux vaut plusieurs petites séances de vingt minutes qu'une longue séance épuisante.
Préparer quelques questions, mais pas trop
Une liste de dix ou quinze questions suffit pour une séance. On n'est pas obligé de toutes les poser. Souvent, une seule question lance une histoire qui dure une heure.
Parler dans la langue de l'ancien
Si le grand-parent est plus à l'aise en fon, en yoruba, en goun, en bariba, en dendi ou dans une autre langue, il vaut mieux lui laisser parler sa langue, quitte à ce qu'un autre membre de la famille traduise pour les enfants. Les histoires sont souvent plus riches dans la langue où elles ont été vécues.
Les questions à poser, par thème
L'enfance
- Où es-tu né ? Comment était la maison ?
- Avec qui vivais-tu ? Combien de frères et sœurs avais-tu ?
- À quoi jouais-tu quand tu étais petit ?
- Quel était ton plat préféré ?
- Quelle bêtise as-tu faite dont tu te souviens encore ?
- Qui était la personne que tu admirais le plus ?
L'école
- Allais-tu à l'école ? Comment y allais-tu ?
- Comment était ta classe ? Combien d'élèves ?
- Te souviens-tu d'un maître ou d'une maîtresse ?
- Quelle matière aimais-tu ? Laquelle détestais-tu ?
- Si tu n'es pas allé à l'école, comment as-tu appris ce que tu sais ?
Les recettes et la cuisine
- Qui t'a appris à cuisiner ?
- Quel plat préparait-on pour les fêtes quand tu étais jeune ?
- Y a-t-il une recette de la famille que personne ne sait plus faire ?
- Quels ingrédients utilisait-on autrefois qu'on ne trouve plus ?
- Peux-tu me montrer comment tu fais ce plat ?
Ces questions peuvent se poser en cuisinant ensemble. On apprend la recette et on écoute l'histoire en même temps.
Les métiers
- Quel a été ton premier travail ?
- Comment as-tu appris ton métier ?
- À quoi ressemblait une journée de travail ?
- Quel a été le moment le plus difficile dans ton travail ? Et le plus beau ?
- Quel métier aurais-tu aimé faire ?
Les voyages et les déplacements
- As-tu quitté ton village ou ta ville natale ? Pourquoi ?
- Quel a été ton premier grand voyage ? Comment voyageait-on ?
- Te souviens-tu de ton arrivée dans une nouvelle ville ou un nouveau pays ?
- Qu'est-ce qui t'a le plus surpris ?
- Comment gardais-tu le contact avec la famille restée loin ?
Pour les familles de la diaspora, ces questions prennent un sens particulier : elles racontent comment la famille est arrivée là où elle vit aujourd'hui.
Les langues
- Quelles langues parlais-tu enfant ? Et aujourd'hui ?
- Comment as-tu appris le français (ou une autre langue) ?
- Y a-t-il des mots ou des expressions que les jeunes n'utilisent plus ?
- Peux-tu m'apprendre un proverbe et m'expliquer son sens ?
- Comment dit-on « je t'aime », « merci » ou « bonne année » dans ta langue ?
Les traditions et les fêtes
- Comment fêtait-on la fin d'année quand tu étais jeune ?
- Quelles étaient les grandes fêtes de la famille ou du village ?
- Y avait-il des chants, des danses, des contes qu'on racontait le soir ?
- Quelles traditions aimerais-tu que la famille garde ?
- Y a-t-il une tradition qui a disparu et qui te manque ?
L'amour et la famille
- Comment as-tu rencontré grand-mère (ou grand-père) ?
- Comment s'est passé votre mariage ?
- Comment étaient tes parents ? Qu'est-ce que tu as hérité d'eux ?
- Comment était-ce d'élever des enfants à ton époque ?
- Quel est ton plus beau souvenir de famille ?
Les leçons de vie
- Quelle est la chose la plus importante que la vie t'a apprise ?
- Quel conseil donnerais-tu à un enfant d'aujourd'hui ?
- De quoi es-tu le plus fier ?
- Qu'est-ce qui a le plus changé depuis ta jeunesse ?
- Si tu pouvais revivre une journée de ta vie, laquelle choisirais-tu ?
Des questions adaptées aux enfants
Les enfants peuvent être d'excellents intervieweurs. Leurs questions sont souvent directes et sincères, et les anciens y répondent volontiers.
Quelques questions simples pour les 6-10 ans :
- Grand-père, à quoi tu jouais quand tu avais mon âge ?
- Grand-mère, tu avais un animal ?
- C'était quoi ton goûter préféré ?
- Tu avais peur de quoi quand tu étais petit ?
- Tu faisais des bêtises ?
Les 11-15 ans peuvent aller plus loin et devenir les « reporters » de la famille : préparer l'interview, enregistrer, puis faire un petit montage ou un cahier illustré.
Garder une trace
Une histoire racontée une seule fois peut s'oublier. Voici quelques façons de la conserver :
- Un cahier de famille** : on note les histoires, les recettes, les proverbes, avec le nom de celui qui a raconté et l'année.
- Un enregistrement audio avec un téléphone : simple, discret, et la voix de l'ancien est conservée.
- Une vidéo** : plus vivante, mais parfois plus intimidante.
- Des photos** : de l'ancien, mais aussi des vieux documents ou photos qu'il montre.
- Un livre de famille** : pour les plus motivés, rassembler histoires et photos dans un petit livre imprimé à offrir à chaque branche de la famille.
Pensez à sauvegarder les fichiers à plusieurs endroits (téléphone, ordinateur, clé USB, espace en ligne) pour ne pas les perdre.
Respecter les silences et les souvenirs difficiles
Toutes les histoires ne sont pas joyeuses. Certains anciens ont connu des pertes, des guerres, des maladies, des séparations, des injustices. Parfois, une question fait remonter une émotion forte.
Quelques repères :
- ne pas insister si l'ancien ne veut pas répondre ;
- accueillir les émotions sans chercher à les faire taire ;
- laisser l'ancien décider de ce qu'il veut partager avec les enfants ;
- revenir vers un sujet plus léger si le moment devient trop lourd.
Les histoires de difficultés surmontées peuvent être précieuses pour les enfants, mais seulement si l'ancien choisit de les raconter.
Si les anciens sont loin, ou ne sont plus là
Si les grands-parents vivent loin, un appel vidéo peut suffire. On peut envoyer les questions à l'avance, pour qu'ils y réfléchissent.
Si les grands-parents sont décédés, d'autres personnes peuvent raconter : un grand-oncle, une tante, un ami d'enfance, un voisin âgé. Les parents eux-mêmes ont aussi leurs histoires : les enfants peuvent interroger papa et maman sur leur propre enfance.
Un petit plan pour les fêtes
- Avant les fêtes** : choisir qui interroger, préparer une liste de questions avec les enfants.
- Pendant les fêtes** : organiser deux ou trois petites séances, dans le calme.
- Après les fêtes** : écrire ou enregistrer les histoires, les partager avec la famille.
- L'année suivante** : reprendre là où on s'est arrêté.
En résumé
Chaque famille porte des histoires uniques. Elles ne sont écrites dans aucun livre d'école, et pourtant elles façonnent qui nous sommes. Avant la nouvelle année, prenez le temps de poser quelques questions aux anciens. Écoutez. Notez. Enregistrez. Ces histoires seront peut-être le plus beau cadeau que vos enfants recevront cette année.
Questions fréquentes
Quelles sont les meilleures questions pour commencer ? Les questions sur l'enfance et les jeux sont souvent les plus faciles et les plus joyeuses : « À quoi jouais-tu quand tu étais petit ? », « Quel était ton plat préféré ? ». Elles mettent l'ancien à l'aise avant d'aborder d'autres thèmes.
Faut-il enregistrer les grands-parents ? C'est une très bonne façon de garder leur voix et leurs histoires, à condition de leur demander la permission et d'expliquer ce que l'on fera de l'enregistrement.
Que faire si le grand-parent ne veut pas parler ? Respecter son choix. On peut essayer un autre moment, un sujet plus léger, ou poser la question pendant une activité partagée (cuisine, promenade). Certains parlent plus facilement en faisant quelque chose.
Comment impliquer les enfants ? En leur laissant poser leurs propres questions, en leur confiant l'enregistrement ou les photos, et en les invitant à dessiner ou écrire ce qu'ils ont entendu.
Sources
- Fivush R., Duke M., Bohanek J. G., « "Do You Know…" The power of family history in adolescent identity and well-being », Emory University, 2010 : https://ncph.org/wp-content/uploads/2013/12/The-power-of-family-history-in-adolescent-identity.pdf
- Organisation mondiale de la santé, « Rapport mondial sur l'âgisme », 2021 : https://www.who.int/publications/i/item/9789240016866
- StoryCorps, « Great Questions » (liste de questions pour interviewer un proche) : https://storycorps.org/participate/great-questions/
